Depuis la victoire de Vicente Fox à lélection présidentielle mexicaine de décembre dernier, qui a mis fin à 80 ans de règne dun parti, le conflit du Chiapas est entré dans une nouvelle phase. Fox, durant sa campagne, affirmait quil réglerait le conflit en ´ 15 minutes ª, mais les événements ont démontré quil avait tort. En réalité, depuis son élection, la guerre des médias entre le gouvernement et le mouvement insurgé zapatiste sest intensifiée.
Les zapatistes ont mis fin aux négociations avec le gouvernement précédent en 1996 après son refus de respecter les accords de fin des hostilités connues sous le nom daccords de San Andres. Le gouvernement a alors répliqué en intensifiant la répression contre les peuples indigènes du Chiapas, en emprisonnant de nombreux sympathisants zapatistes et en militarisant lourdement les zones insurgées de cet état.
Les zapatistes ont refusé toute nouvelle négociation avec le gouvernement, tant que les accords ne seraient pas respectés et quil ne serait pas mis fin à la répression.
Un nouveau gouvernement : un nouveau départ ?
Le nouveau gouvernement Fox a présenté le refus de négocier des zapatistes comme une opposition à la paix. Il a expliqué que les trahisons passées de lancien gouvernement sont des crimes de lancien régime, sans rien à voir avec la nouvelle administration. Avec le soutien enthousiaste des médias capitalistes, le gouvernement a lancé une campagne de propagande pour ´ la paix ª pure et simple. Une des principales chaîne de télévision a investi énormément dargent pour organiser un concert géant sur le thème ´ tous unis pour la paix ª, et ce message simpliste a été repris par lensemble des éditoriaux des différents médias. Le message est clair : ´ Fox constitue un nouveau départ, effaçons le passé, asseyons nous autour dune table et discutons ª. Daprès la logique de la classe dominante, si les zapatistes refusent le dialogue cest quils sont fondamentalement ´ contre la paix ª, et quils ont des intérêts à voir le conflit continuer-- après tout que deviendraient-ils en temps de paix ?
Les zapatistes pour leur part, avec cette analyse politique claire qui a soutenu ce mouvement isolé et appauvri durant les 7 ans doffensive de lEtat mexicain, ont refusé de cautionner le mythe dun nouveau départ avec la nouvelle administration. Les individus peuvent avoir changé, mais le gouvernement demeure le gouvernement et il existe une certaine logique qui émane de linstitution elle même, particulièrement quand elle doit faire face à des groupes qui veulent établir un pouvoir autonome. Cest pourquoi les zapatistes sont restés sur leurs positions, mettant 3 conditions à une reprise des pourparlers : le démantèlement de 7 des 259 bases de larmée dans la ´ zone de conflit ª , la libération des prisonniers politiques zapatistes, le respect de la loi COCOPA (reconnue par une commission gouvernementale comme partie des accords de San Andres) qui donne des garanties constitutionnelles sur les droits et la culture des groupes indigènes du Mexique. Le gouvernement, à travers son offensive médiatique, a fait grand bruit autour de ces ´ concessions ª aux demandes zapatistes, mais il na en réalité fermé que 4 des 7 bases militaires. Aucun prisonnier sous mandat fédéral na été libéré (seuls 30 prisonniers ont été libérés des prisons de lEtat du Chiapas) et les accords de San Andres ne sont toujours pas respectés.
La réponse Zapatiste
En réplique à la campagne médiatique gouvernementale, les zapatistes ont répondu par une critique de la politique néo-libérale de la nouvelle administration. De toute manières, sils avaient choisi de se battre sur le terrain des médias pour combattre la propagande de la classe dominante, ils auraient perdu. Ils ne possèdent ni journaux ni chaînes de télévision, ils ne peuvent pas payer des consultants ou des campagnes de publicité. Cest pourquoi les zapatistes ont décidé de sadresser directement à la ´ société civile ª. Immédiatement après lélection de Fox, ils ont annoncé la Marche Zapatiste, une caravane qui va faire le tour du Mexique, du Chiapas à Mexico-City. Cette caravane est conduite par 24 délégués du mouvement zapatistes, 23 commandants indigènes et leur populaire porte-parole, le sous-commandant Marcos. Ces délégués vont visiter 36 villes et tiendront des meetings avec ´ les législateurs, les paysans et les organisations indigènes, les syndicats, les ONG, les groupes détudiants, les professeurs, les intellectuels, les journalistes et tous ceux qui souhaiteront les rencontrer ª. Dans le cas où de trop nombreux groupes souhaiteraient les rencontrer, ils prioriseront les rencontres avec les paysans. Ils rencontreront le public dans de nombreuses villes sur le chemin. Ils souhaitent tisser des liens avec une multitude dorganisations, de groupes et dindividus qui forment, ensemble, la société civile. La caravane se terminera à Mexico-city le 11 mars par un meeting avec les députés fédéraux, et promet dêtre une grande rencontre place Zocalo, au centre ville.
Cette caravane est un pari courageux des zapatistes. Les 24 délégués sont sans armes et ils comprennent la plupart des plus importants commandants militaires de lEZLN, dont le charismatique et médiatique Marcos. De nombreux Etats quils vont traverser ont des gouvernements extrêmement hostiles aux zapatistes et plusieurs groupes paramilitaires dextrême droite ont menacé la délégation. Leur base populaire est au Chiapas, et ailleurs ils sont beaucoup moins soutenus par la population. La caravane devait initialement être escorté par le CICR, mais cela a été annulé deux jours avant le départ sous le prétexte que les zapatistes condamnaient les interventions de lEtat. Finalement, puisque pour dobscures raisons, ils ne font pas confiance à lappareil de sécurité de lEtat, ils sappuient sur leurs relais dans la société civile pour assurer leur sécurité, et sur laide de leurs sympathisants tout le long de la caravane.
Le début de la marche
Le samedi 24 février a vu le début de la marche. Les délégués se sont tout dabord rassemblés dans 4 municipalités autonomes zapatistes des montagnes du Chiapas avant de commencer le voyage, accompagnés par les médias et de nombreux sympathisants, vers la première étape de la caravane : San Cristobal De Las Casas, la ville du Chiapas qui a été au centre du conflit depuis le début. Après létape de San Cristobal, la caravane est partie vers le nord le matin suivant, vers Mexico-city.
Les zapatistes devaient arriver sur la place centrale de San Cristobal vers 4 heures de laprès-midi. À partir de midi, la foule a commencé à se rassembler sur la place. Il y avait une petite scène à une extrémité, en face de la cathédrale, décorée de banderoles avec des slogans défendant les droits indigènes et lEZLN. Un groupe dune trentaine de jeunes zapatistes, portant des passes montagne étaient assis dun côté de la scène. 5 ou 6 camions de télévision avec de grandes antennes-satellite sur le toit étaient garés à côté de la cathédrale. Les deux petits endroits réservés sur la place étaient envahis de caméras de télé et de photographes de presse qui attendaient le début de lévénement. Le reste de la place était rempli dune foule dense de sympathisants et de touristes venus en curieux. De la scène, on diffusait du reggae. Aucun policier ou soldat nétait visible.
Vers 3 heures, les jeunes masqués ont quitté la place pour rejoindre la route qui longe la place, et ont bloqué laccès de la portion de route la plus proche de la place en formant une chaîne, bras dessus, bras dessous. Cela a permis à la foule qui grossissait de savoir de quelle direction la délégation zapatiste allait arriver et il y a eu une bousculade pour prendre des photos le long de cette route. Jai eu assez de chance pour pouvoir trouver un bon, mais inconfortable, poste dobservation en haut dun grand mur, juste derrière lendroit où les délégués devaient passer pour rejoindre la scène. Les cotés de cette rue et tous les bons points dobservation se sont rapidement remplis dune foule compacte. Je navais jamais vu de ma vie tant dappareils photos concentrés en un même lieu, il semblait que tout le monde etait venu avec des caméras vidéos ou des appareils photos avec dénormes zooms. La foule venait du monde entier au point que près de la scène, les habitants locaux semblaient une minorité. À quelques mètres de moi, jai pu ainsi repérer des observateurs argentins, chiliens, guatémaltèques, italiens, français, canadiens, espagnols et américains. Certains étaient incontestablement des sympathisants, alors que dautres étaient de simples touristes qui voulaient une photo du fameux sous-commandant.
Vers 5 heures, la délégation nétait toujours pas arrivée et la foule continuait de grossir. 1000 personnes peut-être longeaient la rue par où la délégation devait arriver, et beaucoup plus sétaient installées sur la place elle même. A ce moment-là, de nombreuses banderoles avaient été dressées à différents endroits de la place. Sur lune on lisaitª Les enseignants indigènes soutiennent lEZLN ª, une autre souhaitait la bienvenue aux zapatistes dans la ville de San Cristobal. À présent, une colonne de gens habillés en blanc qui criaient des slogans était vue approchant de la place, et un flot dexcitation a gagné la foule qui pensait quil sagissait de la délégation.
En fait, il sagissait des italiens de ´ Ya Basta ª qui ont mobilisé entre 50 et 100 personnes pour accompagner la caravane. Tous habillés en combinaisons blanches, en criant des slogans, leur arrivée a donné la pêche à la foule et leurs slogans ont été repris par plusieurs groupes. Un petit gamin, âgé peut être de 3 ans a amusé tout le monde en hurlant ´ Viva Zapata ª aussi fort quil le pouvait.
La foule continuait à grossir et il ny avait toujours aucun signe de la délégation zapatiste. Vers 7 heures, plusieurs centaines de zapatistes masqués sont arrivés du côté opposé de la place doù était attendue la délégation. Cependant il ne sagissait toujours pas de la délégation, ils étaient là pour mieux canaliser la foule et ont pris place dans les rues avoisinantes, épaule contre épaule pour la contenir. Dautres ont interdit laccès au passage entre la rue et la scène. Vu le nombre de zapatistes cagoulés maintenant autour de la scène et de ses environs, tout le monde a compris quil sagissait du dispositif de sécurité pour lune des rares apparitions publiques de Marcos et dautres figures importantes de lEZLN. La scène continuait démettre de la musique tandis que deux personnes ont tenté de lancer des slogans, mais la tentative a rapidement avortée. Lobscurité etait maintenant tombée, et la foule commençait à être impatiente, beaucoup dentre nous etaient fatigués, mal installés, avaient faim et froid, et il etait difficile davoir lenthousiasme nécessaire pour chanter.
Vers 7 heures et demie une colonne de camions, remplis de gens, à été vue se dirigeant vers la ville. Nous espérions quenfin cétait la caravane qui arrivait, mais le temps est passé et aucune délégation napparaissait. Finalement, juste avant 8 heures, nous avons vu une colonne de gens qui approchaient au loin. Au fur et à mesure quils approchaient, nous avons pu voir quils portaient tous des passes montagne, certains portant des banderoles, des drapeaux et des pancartes. Les traditionnels porteurs de lEZLN marchaient à la tête de la colonne avec leur drapeau et le drapeau mexicain. Ils portaient des vêtements blancs et les traditionnels chapeaux bariolé de la région. Ils ont descendu les rues, suivis par une colonne de plusieurs centaines de zapatistes qui portaient de grandes pancartes. Sur la plus grande on lisait :ª La délégation zapatiste nest pas seule, tout le peuple mexicain est avec elle ª. Les porteurs se sont arrêtés au niveau de la scène, et la colonne derrière sest séparée en 2 groupes, lun dhommes, lautre de femmes. Les deux groupes ont établi un cordon et ont pris position de chaque coté de la route en se faisant face, laissant un espace dà peu près 3 mètres entre eux.
Les femmes zapatistes en face de moi étaient impréssionnantes. Elles portaient toutes des passes montagnes ou des foulards rouges devant leurs visages, et plusieurs avaient des bébés accrochés à leurs épaules. De nombreux zapatistes et une partie de la foule ont crié des slogans. ´ Le peuple uni ne sera jamais vaincu ª, ´ Zapata est vivant, la lutte continue ª, ´ ici et là-bas, la lutte va continuer ª accompagné de nombreux ´ EZLN ª, ´ Vive Marcos ª, ´ Vive les peuples indigènes ª entre autres saluts.
Puis lorchestre zapatiste est arrivé. Il est formé de 8 membres, qui jouent tous dun instrument traditionnel, tres lointain écho des orchestres de fer normalement associés aux armées. Ils se sont arrêtés en face de moi et ont joué un air doux et délicat. Quand ils ont eu terminé, ce fut le tour des municipalités autonomes. Des centaines de zapatistes ont descendu la rue entre les rangées massées tout le long. Beaucoup avaient des slogans sur leurs passes-montagne comme ´ Dignité ª. Chaque groupe avait une pancarte qui annonçait de quelle municipalité autonome ils venaient. Il y avait plusieurs grandes banderoles frappées des initiales ´ EZLN ª, les étoiles noires et rouges étant lautre motif favori. Rapidement tout lespace de la rue a été occupé et plusieurs centaines de zapatistes nétaient pas encore entrés dans la rue.
Des slogans ont commencé à jaillir de la foule, mais nous avons constaté que la délégation nétait toujours pas arrivée. Après une autre longue demi-heure dattente, la délégation est enfin apparue. Ils étaient précédés par la délégation toute en blanc de ´ Ya Basta ª qui formait une chaîne le long de la route qui montait vers la scène. Puis le camion est arrivé. Il a manuvré lentement avec beaucoup de difficultés au milieu de la foule des zapatistes et des photographes, que Ya Basta tentait désespérément de contenir autour du bus. Finalement il est allé à lopposé de la scène. Les portes sont demeurées fermées tant quun passage na pas été sécurisé, gardé par dinnombrables zapatistes. Finalement les portes se sont ouvertes et les délégués sont sortis du bus un par un et sont montés sur la scène, nous autorisant à ne prendre quune photo deux. Marcos était lun des derniers, identifiable à sa pipe et aux écouteurs quil portait par-dessus son passe-montagne. La foule qui avait été plutôt muette jusque-là a donné de sa plus belle voix en lapercevant ´ Marcos, Marcos ª. Comme il ne sest pas arrêté dans sa route vers la scène beaucoup de photographes ont été amèrement décus par le bref aperçu quils ont eu.
A ce stade, jai abandonné mon perchoir le long de la rue et je me suis frayé un chemin sur la place. Il y avait une foule énorme rassemblée là, dont je serais incapable destimer le nombre. Je dirais quil y avait au moins entre 10.000 et 20.000 personnes, dont plus de la moitié portait des passes-montagne, mais il sagit là dune impression. La seule chose que je puisse dire avec certitude cest quil y avait là des centaines et des centaines de personnes. Les délégués se sont alignés sur la scène et ont fait un discours dencouragement et dexhortation à la foule. Il a été suivi par des chansons et des slogans. À 11 heures du soir, la rencontre était terminée. Les délégués ont quitté la scène pour aller passer la nuit au centre dinformations zapatistes. Beaucoup de sympathisants internationaux sont également allés se coucher tôt, pour le départ de la caravane à 6 heures le lendemain matin. Pour la plupart des indigènes zapatistes, il était lheure daller se coucher. Ils se sont allongés pour dormir sur le dur sol de pierre de la place, serrés les uns contre les autres pour lutter contre le froid mordant de la nuit. Beaucoup dentre eux navaient même pas une couverture pour se réchauffer. Létat desprit de ces gens nétait pas à la fête ou à la célébration, dans le sillage de la réunion, cétait un état desprit de grande détermination de la part de gens habitués à lutter contre dénormes difficultés. Ces gens avaient voyagé loin de chez eux pour dormir sur un dur sol de pierre par une nuit glaciale, beaucoup dentre eux avaient faim et pas dargent pour manger, tous au nom de la dignité, après avoir lutté pendant 7 longues années dans cette ´ guerre contre loubli ª. La vision de ces gens sinstallant pour la nuit me fait ramener à la maison le sentiment puissant de limmense noblesse de leur combat.
Vive la marche zapatiste ! Vive lEZLN ! Arriba a los que luchan
Un militant du Workers Solidarity Movement *. Traduction : A.
Doinel
* WSM : http://struggle.ws/wsm.html